Le livre nomade

livre d’artiste

Page en cours de réalisation –

Le livre nomade est le projet d’un livre d’artiste qui voyage depuis 1998. Le texte du livre et certaines de ses photographies ont fait l’objet d’une publication sous le titre Tu dis, aux éditions isabelle sauvage en 2006. Tu dis, en propose une lecture, un autre voyage, plus intime sans doute, une nouvelle transmission.

Opuscule: A l’origine, il y a un « livre nomade »: dix exemplaires, dont un demeure à l’atelier. Les autres accompagnent depuis septembre 1998 neuf personnes dans leur itinérance. Ces « passeurs » font voyager leur exemplaire comme ils  l’entendent, dans leurs propres bagages ou en le confiant à d’autres promeneurs.

Le « livre nomade » est constitué d’un texte écrit à la deuxième personne du singulier, de photographies et de quinze « tickets de voyage ». Ces tickets sont remplis par les passeurs à chaque retour d’un voyage et envoyés à l’atelier.

Leur accumulation, au fil du temps, la carte des multiples chemins empruntés par le « livre nomade » et formera certainement un autre livre, un atlas de vagabondages qui se joindra à l’exemplaire sédentaire de l’atelier.


Quelques cartographies des voyages du Livre nomade

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Des cartographies imaginaires

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Des photographies des voyages du Livre nomade

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Tu dis,

texte

Tu dis, une violence comme une taupe, souterraine, insidieuse. Pas une atteinte directe au corps, pas un assaut de l’extérieur. Non. C’est la douleur qui se fait ressentir comme un écho. une onde qui se propage à l’intérieur, qui prolifère de l’intérieur. C’est l’écho du coup qui est bien plus violent. Tu ne sais pas d’où vient cette douleur intérieure. tu ne sais pas quand tu as reçu le coup. Tu ne sais pas où tu as reçu le coup, à quel endroit du corps. Sans cause déterminée, sans contexte, sans paysage, sans réminiscence, sans main pour toucher. Elle reste là, se diffuse, s’oublie parfois, pour réapparaître comme la traîtrise d’un coup de lame inattendu, dans le dos. Comme l’ouverture brutale de la fenêtre de la chambre obscure sur la lumière aveuglante du monde.

Tu dis, comme un arrachement. à un moment donné quelque chose a manqué, ou a bifurqué, ou ne s’est pas modifié. quelque chose qui aurait pu advenir, et devenir, et qui s’est immobilisé dans l’absence. Tu dis, une prison intérieure, dans le corps, faite tienne comme un cinquième membre.

Tu dis, les yeux clos. tu dis, constance. Pourquoi pas absoudre les visions de l’extérieur. car le monde ne cesse de créer des prisons. Tu dis, crier la violence du monde. Tu dis, la bouche. Tu dis, métamorphose, de la mutité au cri.

Tu dis, être flou. Fouille de l’intérieur, et dépeuplement. Tu dis, disparaître dans le mouvement de la rotation. Tu dis, mutiler, se mutiler, mais dire non. Tu dis, être flou du visage, dans le mouvement de la négation. Tu dis, résister, être là, encore.

Tu dis, voeu de dilution. Se fondre dans la disparité du monde. Ou entrer en soi, pour y reposer. Tu dis, images du monde. Etre dehors. tu dis, images cérébrales, images des rêves. Etre dedans.

Tu dis, dans le silence. Intrusion des mots, invasion du langage. Tu dis, trop de signes, panier de crabes. Tu dis, désapprendre. Tu dis, libérer la sensation. Sur le visage, ce sont les mots imprimés, comme les traces d’un rêve, comme les bribes de la conscience, comme la formulation sourde d’une pensée. tu dis, mots, amoncellement d’os.

Tu dis, révérence à la nuit. Cette nuit, et toutes les autres. C’est aussi la dissimulation du visage, de l’identité derrière les mots. Visage dévoré par le langage, la précarité du sens. Tu dis, être vivant.

Tu dis, promesses de la main. Empreintes sur la matière du monde. Identité moins visible. Tu dis, la main ne tient rien, n’attrape que le vide, le vide de sens? Tu dis, comment saisir? Comment habiter un geste, et quel geste? Tu dis, le mot, tendineux. Tu dis, le geste, tendrement. (La teinte du doute.)

Tu dis, le problème, c’est l’attente. Tu es l’être inachevé dans l’attente. Tu dis, éviter de s’y blottir. C’est cette attente masquée, informelle, l’espace de quelque chose qui peut advenir. Rien n’est venu. Tu dis, la déception est toujours insuffisante. il faut alors les points de suspension. Une ouverture, un état de vacuité. Tu dis, s’engouffrer. Ou s’épuiser jusqu’à la mort.

Tu dis, écrire avec/sur ton corps. Ne plus, pour un instant au moins, rôder comme un animal sauvage, étranglé par l’inquiétude de quitter son territoire. Tu dis, trouer le mur. tu dis, arpenter au-delà des limites rassurantes. Tu demandes, dans l’ombre de la peur. Vas-tu y laisser la peau?  Et les os?  Et les organes?  Et l’esprit?  Tu dis, à n’importe quel prix, taire la soif.

Tu dis, les soubassements de l’être. Tu dis, les noyaux du corps. Et s’appuyer contre la charpente. Tu dis, être à l’affût. Le monde écrase des gens à l’appel, c’est terrible. Tu dis, déboisement(s). Porté par la faim et la solitude.

Tu dis, arracher, d’un seul coup d’un seul, des repères construits sur la lenteur du temps. Sans être dépeuplé, c’est ce qu’il faudrait. Tu dis, quelque chose qui perdure à la perte. Cette voix intérieure plaquée contre la vitre, à la vue du monde menacé. Tu dis, cette voix nue, résistante comme une pierre dans son lit de terreau. Sourde mais présente. Inaudible mais musicale.

Tu dis, chapeau bas à l’araignée travailleuse. Il faut se suffire parfois de très peu, d’un effleurement, à peine. D’un fil invisible de l’être vers le monde, du monde à l’être. Un lien  (lieu) si paisiblement ténu. Tu dis, terres intérieures désertées par le dehors. Menu tissage de sens.

Tu dis, sur le bord. Tu dis, à la crête. Tu dis, dans le seuil.

Tu dis, –